Les loups n'aiment pas l'été

Roman

Page 14 : "...Patiemment, les charognards attendirent qu’une bestiole à la mâchoire puissante leur brûle la politesse pour se repaître des meilleurs morceaux du cadavre. S’ensuivrait une courte querelle que les corbeaux résoudraient avec malice. Ils s’écarteraient de la dépouille le temps que la solide denture découpe le cuir velu. Puis, encouragés par une longue disette, à tour de rôle, ils viendraient chiper un lambeau de viande qu’ils s’empresseraient d’aller consommer sur la branche d’un arbre inaccessible pour le carnivore.

Amusé par ce rituel, Armand cadra ses jumelles sur la bagarre entre les volatiles sans être étonné lorsqu’ils s’enfuirent ensemble en se disputant le meilleur poste d’observation, en l’occurrence la cime d’un chêne. Il décala son regard vers la gauche, certain de rencontrer dans le carré de lumière un prédateur attiré par la charogne. À sa grande surprise, il découvrit une jeune femme vêtue d’un short et d’un débardeur vert-kaki..."

Page 58 : "...L’air distrait, Armand souleva sa chope et marqua un temps d’arrêt. Puis, d’un geste machinal, il la porta à ses lèvres. La mousse blanche et froide caressa sa langue avant de se dissoudre au fond de sa gorge. Durant quelques secondes, il eut l’illusion d’avaler un bock de neige semblable à celle qui tombait lorsque son rival, Marc Lacour, avait succombé à une chute. Ça tourbillonnait dru, ce matin-là. Et nul n’aurait pu prévoir que le paysage ouaté se couvrirait en quelques secondes d’un drap mortuaire..."

Page 94 : "...Le fils Lombard prit un ton fataliste :

— Armand était pas là-bas, non plus !

Louis parut soudainement inquiet :

— Dissimulation de preuves, c’est pas rien. Pas besoin de demander à notre flic.

Raymond alluma une cigarette blonde et souffla la première bouffée de fumée au-dessus de la table. Puis, il regarda Louis en plissant le front :

— Pourquoi Armand revient à Banon ? Pour nous voir ?

Pascal rajouta :

— Je croyais qu’il avait coupé les ponts avec nous. Enfin, surtout avec toi, le boucher…

Antoine fut plus direct :

— Peut-être qu’il est plus gendarme ?

Louis ronchonna :

— J’en sais rien. Il a pas précisé.

— Et il va crécher où ?

— Chez Joseph.

Antoine se força à sourire :

— Ça en dit long, les mecs. Il a viré sa cuti ?

Pascal toussota dans un petit rire sec :

— Il sera pas le premier condé à se convertir en voyou.

Louis posa la main à plat sur le carton comme s’il s’agissait de prêter serment sur la sainte Bible :

— Bon ! Alors ? On est bien d’accord ? Dans le fond, on est tous contents de revoir notre cow-boy, non ? On s’emmerdait un peu sans lui. Et, surtout, on attend de savoir de quel bord il est avant de lui montrer cette boîte, hein ? Parce que, vous comprenez bien qu’en se taisant durant toutes ces années, on s’est peut-être assis sur ses espoirs ?..."

Page 493 : "...Était-ce l’appel de la forêt, ce chant digne d’une sirène homérique dédiée aux sacrifices commis au nom d’une passion qui surpasse les amours et pour qui les plus acharnés dépenseront parfois une fortune ? La musique brutale du sang cognant dans les veines. La même qui siffle aux oreilles du cerf, du chevreuil, du sanglier et des chiens au milieu d’un charivari de souffles courts, d’aboiements rauques, de grognements poussifs, onomatopées animales dispersées dans la chaleur ou le froid, la poussière ou la boue. Des sons spirituels incitant l’homo sapiens à vouloir rencontrer ses origines. Là. Au cœur des sources. Des marais. Des torrents. Des rivières. Dans tous ces abris qui recueillent les secrets des seigneurs de la forêt et où s’accomplissent ces rites païens dont les arbres demeurent les immuables gardiens face à la versatilité des humains. Et connaître enfin une dimension d’éternité au sein des clairières inexplorées après que le courage et la courtoisie aient une fois encore éprouvé la bravoure d’un véritable chevalier échappé d’un conte moyenâgeux..."

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